Premiers Jeux Olympiques spéciaux européens à Nivelles

Nivelles, chef-lieu d’arrondissement du Brabant Wallon accueillait, du 28 au 30 mai 1981, les premiers Jeux olympiques spéciaux européens pour handicapés mentaux. Evénement d’importance qui a marqué cette année internationale de la personne handicapée et dont on n’a, malheureusement, presque pas parlé dans notre pays, nonobstant la participation de plusieurs athlètes suisses à cette manifestation.

Pour la petite histoire

Les Jeux olympiques spéciaux ne sont pas nés d’aujourd’hui… Les Etats-Unis furent les pionniers en la matière. C’est en 1968 qu’ils organisèrent pour la première fois. Un millier de handicapés mentaux, venant de tous les horizons des Etats-Unis se retrouvèrent sur le stade de Chicago pour participer à cette rencontre d’un genre nouveau. « Special Olympics » était né à l’initiative de la Fondation Kennedy. Chaque année, cette Foundation organise des « Special Olympics » et c’est chaque fois un Etat différent qui reçoit les athlètes. Depuis plusieurs années, des athlètes européens participent aux « Special Olympics » américains.

Du côté européen

DEs championnats et des compétition se déroulent sous l’égide de diverses associations. Citons parmi celles-ci l’ANDE, Association espanola de deportes, tiempo libre y ocio para minusvalidos psiquicos, Espagne; la MSAMH, Midland Sports Association for the Mentally Handicaped, Grande-Bretagne; la DSB, Deutscher Behinderten-Sport-Verband, Allemagne fédérale; l’ALPAPS, Association luxembourgeoise pour la pratique des activités physiques et sportives des personnes inadaptées, Grand-Duché de Luxembourg,; la FFESPHM, Fédération française d’éducation par le sport des personnes handicapées mentales, France; et la FAVA, Association franco-américaine de volontaires au service des handicapés mentaux, France, qui organise depuis 1970 les Jeux de paris. Jusqu’à ce jour, et à note connaissance, la Suisse ne possède pas encore une telle association.

Si des programmes d’entraînement et de sport destinés aux handicapés mentaux existent dans différents pays, la nécessité d’une coordination internationale se faisait cependant sentir de jour en jour. C’est ce que comprit la Fédération européenne pour l’éducation physique et le sport des handicapés mentaux, FESMEH, dont les statuts ont été déposés en 1976.

L’esprit des Jeux

« J’essaie de gagner mais si je ne le peux, faites que je sois courageux dans l’effort » (G.B.Shaw). Cette maxime traduit parfaitement l’esprit dans lequel ont été conçus les premiers Jeux olympiques européens. Comme on le répète pour les Jeux olympiques « traditionnels », l’important est de participer. En effet, la période de préparation avant les Jeux est de tout aussi importante que les Jeux eux-mêmes. Par son entraînement, chaque athlète atteint une certaine performance. Durant les Jeux, il tentera de dépasser celle-ci. Ce sera une victoire sur lui-même!

Comme l’affirmait, dans son introduction, Bernard Jurdant, président de la FOBOF; « Procéder à l’affirmation de soi est un désir que tout homme porte en soi. Ce désir est le même chez le handicapé mental. De cette identité doit naître un espoir pour tous. Au travers des différences physiques, intellectuelles, se reconnaître dans l’essentiel: notre humilité. » Alors, les Jeux? Une autre façon de « déblayer » le chemins de la liberté ».

Les Jeux sont ouverts…

Il était 11 heures, jeudi matin, quand les quelque 2500 athlètes, venus de treize pays, ont entamé dans le stade sportif de la Dodaine, à Nivelles, le défilé d’ouverture solennelle de ces premiers Jeux olympiques spéciaux européens. Les cloches de la Collégiale Sainte-Gertrude annoncent à toute volée l’arrivée de la flamme olympique, partie la veille de Bruxelles et amenée par une vingtaine de handicapés qui se sont relayés sur le parcours. Tandis que les athlètes défilent dans un ordre parfait, des salves d’applaudissement saluent le passage des délégations devant la tribune officielle. Applaudissements qui s’adressent à la fois à leur personne et à leur présentation impeccable, toute en training tout frais ou en tenue nouvellement repassée. Effet multicolore saisissant sur le vert de la pelouse! Après l’hymne olympique, un lâcher de 30 000 pigeons met un terme à la cérémonie d’ouverture.

Des épreuves sportives… et des médailles

La barre est placée à 87 cm, Esmeralda s’élance après s’être concentrée un bref instant… et saute! Ca y est. L’obstacle est franchi. Elle a gagné. Mais au prix de quel effort, de quel entraînement. Tout près, dans la tribune, un monsieur applaudit à tout rompre. C’est son père. « Ma fille n’aimait pas le sport. Mais depuis quelques mois, elle l’accepte volontiers,… » Et il ajoute, ému et fier : « … elle s’est vraiment dépassée ».

…Ca y est! L’obstacle est franchi.
Encore un petit effort

Dans d’autres coins du stade, la compétition bat son plein; athlétisme, pentathlon, courses, saut en hauteur, saut en longueur, lancement du poids, relais, football, natation, etc.

Pourtant, les différences physiques existent. Elles sont évidentes. Comment les compenser, les atténuer. Un système de sélection a été conçu, basé sur la « pré-performance ». Chaque club fournit, environ trois mois avant les Jeux , les meilleures performances réalisées par l’athlète. Au moyen de l’informatique, on regroupe les athlètes de chaque discipline en séries dites « homogènes ». Le vainqueur de chaque série recevra une médaille d’or. Ce système permet d’ouvrir le sport à tous les niveaux dans chaque épreuve. L »émulation aidant, chacun a ainsi des chances de vaincre et, de toute façon, de remporter une victoire sur lui-même.

Vouloir se dépasser n’est pas toujours sans danger. On risque de surpasser ses propres possibilités, tel cet athlète qui s’est écroulé au terme du 5000 mètres. Incident sans conséquences graves, heureusement. Aussi, le certificat médical exigé et attestant la possibilité de participer à telle épreuve n’est pas superflu.

Une découverte…

« Pour moi, ces trois jours ont été une découverte. J’ai compris que les handicapés ont les mêmes émotions que nous… mais ils les expriment différemment… »

Voilà ce que m’a déclaré un jeune de 17 ans après avoir accompagné à titre bénévole un athlète durant les jeux. Ils ont été près de trois mille, venant de tous les coins de Belgique, les jeunes qui ont accepté de venir à Nivelles comme accompagnants volontaires. Pour eux, ce fut certainement une occasion de rapprochement entre valides et handicapés: « être et faire avec » , rencontrer la personne handicapée et « faire un bout de chemin » avec elle, approcher sa réalité, après trois jours de vie côte à côte: s »étonner de se découvrir si semblacle, malgré les différences.

Un éducateur français est plutôt sceptique ; « Je ne suis pas emballé, mais je n’aime pas le sport en général, dit-il en s’excusant presque; J’ai trouvé le défilé long et pénible. Peut-être est-ce important pour les gosses d’obtenir une médaille, mais une médaille reste une médaille. En quoi va-t-elle changer leur vie? Le tout est de voir si l’on marche dans l’esprit de compétition et d’émulation. Pour moi, les contacts humains sont plus importants et ils m’ont déçu. Et pour les gosses, ce n’est même pas une aventure, tout est trop bien organisé. »

Autre avis chez cet éducateur suisse: « Nos jeunes se rendent compte qu’ils progressent. C’est un stimulant. On aurait pu craindre que l’ampleur de la manifestation amène soit un certain désordre, soit une rudesse envers les participants pour que le programme prévu puisse être respecté. Mais tout est vraiment tellement bien prévu pour respecter la dignité des handicapés… tout se passe dans la joie. »

La joie de la victoire

La joie, la bonne humeur… oui, pour tous ceux qui étaient présents à la manifestation. Car les visiteurs totalement étrangers à la vie des handicapés étaient rares… » Ca ne m’intéresse pas, m’avouait un commerçant local, parce que le sport n’est qu’un prétexte » et d’ajouter assez durement: « C’est bien pour les organisateurs… eux, ils font quelque chose pour les handicapés »

Les athlètes romands: tous pensionnaires de la Cité des enfants, St-Légier sur Vevey.

Faire quelque chose. Participer. Ils ont été des milliers à s’engager pour que ces Jeux soient une réussite. De toutes professions, de tout âge, de partout, ils ont assuré par leurs compétences, le succès dans des domaines aussi variés que la préparation sportive, le service médical, les services techniques, administratifs, les relations publiques et les ressources financières. Mais aussi toute l’animation des soirées… on a même vu, le dernier soir, Adamo se présenter sous le chapiteau, monter l’estrade et chanter sans son orchestre…

Amitié, émotion, espoir

Moment d’intense d’intense émotion, la cérémonie de clôture restera certainement marquée du mot d’amitié. Entrée de fanfares, défilé des volontaires et des délégations de chaque club, échange de trophées, descente de parachutistes, extinction de la flamme olympique, chant final et immense farandole sur le stade… ce fut vraiment « un grand sommet », selon l’expression d’un éducateur-entraîneur belge.

Les secouristes volontaires de la Croix-Rouge belge.
Cérémonie de clôture: Danse des drapeaux.

Au sein de la délégation suisse, on faisait des projets: organiser semblables jeux au niveau régional, voire national, participer aux prochains Jeux olympiques spéciaux européens qui auront lieu en 1985 à Madrid…

Un jeune handicapé de 21 ans, cité par M.Molderez, échevin des sports de la ville de Nivelles, s’est un jour exprimé en ces termes:

« Si je m’adresse à vous personnes valides,

C’est avant tout pour vous transmettre un message d’espérance…

Vivre une conviction.

Vivre c’est croire que l’impossible peut devenir possible demain.

Jusqu’à l’âge de 7 ans, je ne me suis déplacé qu’à quatre pattes.

Mais de plus en plus, j’ai eu envie de marcher.

Car les positions debout révèlent tout un autre horizon.

Désormais, tous mes efforts ne sont plus tendus que vers cette ambition. Et maintenant, peu à peu, j’aligne mes pas l’un devant l’autre: il s’agit d’un travail de longue haleine qui finit par porter ses fruits. Alors, que peut-on attendre de la vie si ce n’est un maximum.

Oui, il est vital d’espérer pour tirer l’essentiel de l’avenir »

Tirer l’essentiel de l’avenir. C’est peut-être l’enseignement de ces premiers Jeux olympiques spéciaux européens, dont la compétition proprement dite n’est pas la raison d’être.

Participer non pour vaincre les autres, mais pour se vaincre soi-même.